Le 29 octobre, la Journée internationale des soins et de l’assistance nous invite à regarder une réalité que notre société connaît bien, mais qu’elle reconnaît encore trop peu : derrière chaque personne âgée dépendante, chaque malade chronique, chaque personne vivant avec un handicap, il y a souvent un proche qui consacre son temps, son énergie et parfois ses maigres ressources à lui permettre de vivre dignement. Ce proche est généralement une femme, une fille, une épouse, une sœur ou une mère. Elle soigne, accompagne, nourrit, lave, console et veille. Elle le fait par amour, par devoir familial et par solidarité. Mais qui prend soin d’elle ?

Au Sénégal, la solidarité familiale demeure une richesse sociale fondamentale. Elle permet à de nombreuses personnes de traverser les épreuves de la maladie, du handicap, de la vieillesse et de la dépendance. Dans nos familles, nos quartiers et nos villages, des femmes et des hommes assument quotidiennement des responsabilités que les statistiques économiques rendent rarement visibles. Pourtant, cette solidarité, aussi précieuse soit-elle, ne peut devenir un prétexte pour laisser les familles seules face à des besoins qui dépassent souvent leurs moyens.

Prendre soin d’un parent âgé, accompagner un enfant en situation de handicap ou assister un proche atteint d’une maladie chronique ne se résume pas à un geste occasionnel. C’est un travail exigeant, qui mobilise du temps, de la patience, des compétences et des ressources financières. Il faut parfois renoncer à une activité professionnelle, interrompre une formation, réduire ses déplacements ou repousser ses propres soins pour répondre aux besoins d’un proche. Certaines personnes vivent ainsi dans une disponibilité permanente, sans congé, sans rémunération et sans véritable possibilité de répit.

Cette réalité mérite d’être nommée pour ce qu’elle est : un travail essentiel au fonctionnement de notre société. Le fait qu’il soit accompli au sein de la famille ne le rend ni moins pénible ni moins utile. L’Organisation internationale du travail rappelle que les femmes effectuent, à l’échelle mondiale, 76, 2% du travail de soins non rémunéré. Ce chiffre mondial ne constitue pas une mesure spécifique du Sénégal, mais il met en évidence une inégalité structurelle qui doit nous conduire à interroger la répartition des responsabilités au sein de nos propres familles.

Combien de femmes sénégalaises ont dû renoncer à un emploi parce qu’un parent ne pouvait rester seul ? Combien de jeunes filles voient leur temps d’études réduit par les tâches domestiques et l’accompagnement d’un proche dépendant ? Combien de mères consacrent leurs journées à un enfant nécessitant un suivi particulier, sans disposer d’un service de soutien accessible ? Ces questions ne doivent pas rester confinées aux conversations familiales. Elles relèvent aussi du débat public, de la justice sociale et de la responsabilité collective.

Les chiffres disponibles montrent que les besoins sont réels. Selon les résultats du cinquième Recensement général de la population et de l’habitat publiés par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, la prévalence du handicap au Sénégal était estimée à 7, 3% parmi les personnes âgées d’un an et plus en 2023. Elle atteignait 36, 4% chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Ces données ne signifient pas que toutes ces personnes ont besoin d’une assistance permanente, mais elles rappellent l’importance de politiques publiques capables de répondre à des situations diverses, parfois lourdes et durables.

Il serait donc injuste de demander aux familles de tout supporter au nom de nos valeurs culturelles. La solidarité africaine ne doit pas être confondue avec l’abandon des responsabilités publiques. Respecter nos traditions, c’est préserver l’entraide et la dignité humaine ; ce n’est pas condamner les proches aidants à l’épuisement, à l’isolement et à la précarité. Une société solidaire est précisément celle qui organise le soutien à ceux qui soutiennent les autres.

La situation des personnes âgées mérite, à cet égard, une attention particulière. Vieillir ne devrait jamais signifier perdre progressivement sa place dans la société. Nos aînés ont contribué à construire nos familles, nos communautés et notre pays. Ils ont travaillé, élevé des enfants, transmis des savoirs et participé à la vie collective. Ils ont droit à des soins accessibles, à un accompagnement digne et à une protection sociale adaptée. La prise en charge des personnes âgées ne peut dépendre exclusivement de la présence d’un enfant disponible ou de la capacité financière d’une famille.

La même exigence vaut pour les personnes vivant avec un handicap. Leur dignité ne doit pas se limiter aux discours prononcés lors des journées de sensibilisation. Elle suppose des structures accessibles, des services de réadaptation, des soins adaptés, une éducation inclusive et des possibilités réelles de participation à la vie sociale et professionnelle. Il faut également soutenir les familles qui les accompagnent, sans réduire la personne handicapée à sa dépendance ni considérer son proche comme un aidant disponible en permanence.

Il faut aussi regarder la situation des travailleurs rémunérés du soin : infirmiers, aides-soignants, travailleurs sociaux, personnels d’accompagnement et travailleurs domestiques. Leur contribution est indispensable, mais les conditions d’exercice, les rémunérations, la formation et la protection sociale doivent être examinées avec sérieux. On ne peut prétendre garantir des soins de qualité si celles et ceux qui les assurent travaillent dans la précarité ou sans reconnaissance suffisante. La dignité des personnes accompagnées dépend aussi de la dignité de ceux qui les accompagnent.

Que faire, alors, pour que cette journée ne soit pas une simple commémoration ? D’abord, reconnaître les proches aidants dans les politiques publiques et mieux documenter leurs besoins. Ensuite, renforcer les services sociaux et sanitaires de proximité, notamment dans les zones où l’accès aux structures spécialisées demeure difficile. Il faut développer des dispositifs de répit permettant aux aidants de se reposer, de se soigner ou de reprendre une activité professionnelle. Des formations pratiques, des groupes de soutien et un accompagnement psychologique doivent également pouvoir être proposés aux familles qui en ont besoin.

Les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer. En lien avec les services de santé, les associations, les organisations de personnes handicapées et les acteurs communautaires, elles peuvent contribuer à identifier les besoins, orienter les familles et développer des solutions de proximité. Les associations accomplissent déjà un travail précieux, mais elles ne peuvent durablement remplacer des politiques publiques organisées et financées.

Il faut enfin faire de la protection des aidants une question de développement. Lorsqu’une femme abandonne son emploi pour accompagner un proche, ce sont ses revenus, son autonomie et parfois la stabilité économique de toute sa famille qui sont affectés. Lorsqu’un jeune renonce à une formation pour assumer seul des responsabilités familiales, c’est aussi une possibilité d’insertion professionnelle qui disparaît. Soutenir les aidants, c’est donc protéger les familles, mais également préserver les capacités économiques et sociales du pays.

La Journée internationale des soins et de l’assistance du 29 octobre doit nous conduire à dépasser les déclarations de principe. Le Sénégal a besoin d’une réflexion nationale sur l’organisation des soins, la place des familles, la protection des personnes vulnérables et la reconnaissance du travail accompli, avec ou sans rémunération. Cette réflexion doit associer les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les professionnels, les syndicats, les associations et les personnes directement concernées.

Une société ne se juge pas seulement à ses infrastructures, à ses taux de croissance ou à ses ambitions économiques. Elle se juge aussi à la manière dont elle traite les personnes qui ne peuvent plus se débrouiller seules, à la place qu’elle accorde à ses aînés et au soutien qu’elle apporte à ceux qui consacrent leur vie aux autres.

Le Sénégal possède une tradition de solidarité qu’il faut préserver. Mais pour la préserver, nous devons lui donner les moyens de durer. La famille ne doit pas être le dernier rempart, laissé seul face à toutes les difficultés. Elle doit être soutenue par des services publics accessibles, des professionnels reconnus et des mécanismes de protection adaptés.

Prendre soin des autres est une responsabilité humaine. Prendre soin de ceux qui prennent soin des autres est une responsabilité collective. Le 29 octobre ne doit donc pas seulement nous inviter à célébrer la solidarité. Il doit nous pousser à organiser cette solidarité, à la financer et à la rendre effective. Car aucune société ne peut durablement reposer sur le sacrifice silencieux de celles et ceux qui portent ses plus vulnérables.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/Sénégal

Sources documentaires

Nations Unies – Journée internationale des soins et de l’assistance, 29 octobre : https://www.un.org/fr/node/208157

ANSD – Données sur les personnes en situation de handicap, RGPH-5 de 2023 : https://www.vie-publique.sn/documents/10527/personnes-en-situation-de-handicap-senegal-rgph-5-2023-ansd

Ministère de l’Economie – Stratégie nationale de développement 2025-2029 : https://www.economie.gouv.sn/sites/default/files/2025-04/snd.pdf