Les Sénégalais sont fatigués, et l’espoir qui les avait portés jusqu’aux urnes s’est éteint. En mars 2024, 54% d’entre eux ont confié leur avenir au duo dès le premier tour.

Plus de deux ans plus tard, rien n’a changé, ou plutôt tout a empiré.

Le vélo sur lequel les deux hommes pédalaient en harmonie s’est brisé en deux. Le 22 mai 2026, le Président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, ce qui a emporté le gouvernement. Et pendant qu’ils se disputent, le pays s’enfonce. Etranglé par la dette et soumis à la cure d’austérité du Fmi, le gouvernement a réduit les subventions. Dans le Btp, les entreprises attendent plus de 350 milliards de F Cfa que l’Etat leur doit, bloquant les chantiers et asséchant la trésorerie des Pme. Des hôtels ferment, et avec eux l’emploi du tourisme. Sur la route, le supercarburant est passé de 920 à 990 F Cfa le litre, et les chauffeurs disent suffoquer, dans un pays pourtant producteur de pétrole.

Puis viennent les taxes, de toutes parts. Le tabac passe de 70 à 100% de taxation, et le mobile money, les jeux de hasard, le riz et l’huile sont mis à contribution. Même le téléphone portable perd son exemption de droits. Chaque taxe a son avocat, mais c’est le même homme qui les paie toutes, étouffé par une pression fiscale perçue comme injuste et asphyxiante.

Et à qui la rupture a-t-elle profité ? Aux nouveaux riches, qui ont simplement pris la place des anciens, sans même s’en cacher. A chaque rencontre, c’est le même défilé : costumes africains flambant neufs, montres de «l’impérialiste», chaussures italiennes. Les 165 députés ont reçu des véhicules de fonction en remplacement de leur indemnité mensuelle. Des locataires de studios d’hier sont devenus propriétaires d’immeubles, sans que personne ne sache très bien comment. Pendant ce temps, ceux qui ont toujours travaillé honnêtement se retrouvent presque pauvres, réduits, eux qui n’ont jamais rien demandé à personne, à tendre la main.

On leur avait promis le contraire : une indemnité de chômage de 250 000 francs, un pays où le poisson serait à profusion, un Sénégal où des Européens viendraient s’installer. Le poisson se paie cher, le chômeur attend toujours, et le jeune Sénégalais rêve encore de partir, alimentant chaque nuit les flux migratoires malgré les drames.

Pendant ce temps, tout le monde a les yeux rivés sur 2029, dans une ambiance de précampagne permanente qui paralyse l’action publique. Sonko a annoncé dès décembre 2025 sa candidature. Diomaye a fondé en juillet son propre parti, Kiiraay, dont la devise place la Patrie au-dessus de tout. Soit. Mais la Patrie d’abord, c’est aussi le pain d’abord.

A ce train-là, ils seront bientôt candidats d’un pays sans électeurs. Les pirogues partiront chaque nuit chargées de jeunesse, la faim videra les maisons, et il ne restera dans les villages que les vieux, les femmes et les affiches.

On leur avait promis la rupture. Ils l’ont eue, mais pas celle qu’ils attendaient : celle de ceux qui devaient les servir et qui se querellent pendant que le pays s’enfonce.

Moustapha DIAO