Tranquille, moins bruyante que le fracas sécuritaire russe, la puissance commerciale chinoise ou la plus récente percée émiratie, l’expansion turque en Afrique s’accélère au fur et à mesure que la Turquie cherche à jouer un rôle d’acteur stratégique régional. La force du modèle turc réside dans une combinaison complexe, aboutissement d’une longue et patiente stratégie.

La volonté d’un homme

La présence turque est d’abord la volonté d’un homme, Recep Tayyip Erdogan, qui après vingt-cinq ans à la tête du pays d’abord comme Premier ministre (2003-2014) et ensuite comme Président (depuis 2014), peut se targuer d’avoir renforcé l’empreinte de la Turquie sur un continent dont il a visité une trentaine de pays. Cette longévité lui a permis de nouer des relations personnelles avec les chefs d’Etat africains, y compris les plus autoritaires, à qui il s’est bien gardé de donner des leçons de démocratie. La chaleur des relations personnelles n’interdisant pas le calcul, quatre dates ont méthodiquement structuré la politique turque en Afrique : 2005 avec la désignation de l’Année de l’Afrique ; 2008 avec la reconnaissance de la Turquie comme partenaire stratégique de l’Union africaine ; 2013 avec le remplacement de sa «politique d’ouverture à l’Afrique» par une «politique de partenariat avec l’Afrique» ; enfin, 2021, avec le troisième Sommet Turquie-Afrique, couronné par un nouveau plan de coopération de cinq ans. Entouré de 16 présidents et une centaine de ministres africains, le Président Erdogan y dénonçait «les approches hautaines, prétentieuses et orientalistes» des autres partenaires, flattait une troisième voie en revendiquant pour l’Afrique un siège permanent au Conseil de sécurité aux Nations unies et en valorisant ce modèle d’accommodement entre gouvernance autoritaire efficace et traditions musulmanes.

Un contexte souverainiste porteur

Profitant d’un contexte souverainiste avec des gouvernements africains soucieux de diversifier leurs partenaires, la Turquie a su, ensuite, habilement s’immiscer entre la Chine et l’Europe. C’est dans le domaine sécuritaire que cette approche s’est le plus illustrée, de la vente d’armes à la formation militaire, en passant par le renseignement. La Turquie a signé des accords de coopération militaire avec une trentaine de pays africains dont le Sénégal, en février 2022. Cet été, des militaires nigériens et maliens des Forces spéciales ont achevé leur formation en Turquie. Mais c’est la Somalie, avec le camp Turksom qui héberge un lieu de formation de l’Armée somalienne qui affronte les Chebabs, et la Libye, où les drones turcs ont servi d’outils privilégiés du soutien d’Ankara au gouvernement de Tripoli, qui sont probablement les meilleurs exemples de cette diplomatie militaire.

Une architecture institutionnelle exceptionnelle

La Turquie s’est assurée de son enracinement en multipliant les ouvertures d’ambassades dont le nombre est passé d’environ 12 en 2002 à 44 aujourd’hui. Avec 65 destinations desservis sur le continent, Turkish Airlines garantit des liens invisibles mais utiles avec les hommes d’affaires. L’Agence de développement Tika, avec une vingtaine de bureaux, ainsi que la Banque publique turque d’import-export Türk Eximbank, premier actionnaire non africain d’Africa Finance Corporation (Afc), accompagnent la stratégie d’expansion commerciale.

Les centres culturels Yunus Emre, le Croissant-Rouge, les écoles de la Fondation Maarif, la chaîne publique Trt Africa achèvent de compléter un soft power turc qui permet au pays de boxer au-dessus de sa catégorie.

Cette stratégie a donné aux entreprises turques un avantage comparatif certain sur le marché de construction où les besoins africains sont massifs. Les entreprises de construction ont réalisé plus de 2000 projets en Afrique, représentant près de 100 milliards de dollars de contrats. Au Sénégal, des entreprises turques ont participé à la réalisation de plusieurs infrastructures majeures, notamment l’Aéroport international Blaise Diagne, le Centre international de conférences Abdou Diouf, la Dakar Arena ou encore le Stade de Diamniadio. Au Rwanda, elles ont contribué au Kigali Convention Centre, à la BK Arena ou encore à la rénovation du Stade Amahoro. Les échanges Turquie-Afrique sont passés d’environ 5, 4 milliards de dollars en 2003 à plus de 37 milliards en 2024.

Questions autour du modèle turc

A comparer toutefois avec les… 348 milliards de dollars entre la Chine et l’Afrique en 2025, selon les autorités douanières chinoises relayées par l’Union africaine. C’est que la Turquie ne possède pas les moyens financiers ni de la Chine, ni des Emirats arabes unis, ni des Etats-Unis, ni des principaux investisseurs européens. De plus, un grand nombre de contrats ne dit rien du développement d’une industrie locale africaine, du nombre de fournisseurs africains, de la technologie transférée et du nombre d’entreprises africaines compétitives. On observe également que cette présence économique reste concentrée sur l’Afrique du Nord, notamment l’Algérie, l’Egypte, le Maroc, la Libye. Le risque d’une relation commerciale asymétrique est élevé, la Turquie exportant vers l’Afrique machines, biens manufacturés, textiles, produits pharmaceutiques, alors que de nombreux pays africains exportent matières premières et produits agricoles. En quoi est-ce différent du déséquilibre des termes de l’échange dénoncé lorsqu’il s’agit de la France par exemple ? Quant à la coopération militaire, en particulier dans des pays où de nombreux civils meurent chaque jour comme au Soudan, elle ne doit pas conduire à faire de l’Afrique un terrain des ambitions géopolitiques de la Turquie.

Les voies pour un bénéfice mutuel

La Turquie présente officiellement son approche comme fondée sur le bénéfice mutuel. Il lui reste maintenant à le prouver. A défaut, les pays africains, qui disposent d’un levier de négociation, ont la possibilité de fonder ces relations sur des bases favorables à leurs intérêts :

La transition des infrastructures de consommation (stades, centres commerciaux…) à davantage d’infrastructures productives (chemins de fer, ports, zones industrielles, numérique, infrastructures agricoles), plus susceptibles d’augmenter la capacité productive des économies africaines ;

La valorisation du contenu local avec des objectifs plus précis intégrant des sous-traitants africains, des fournisseurs et matériaux locaux, des entreprises d’ingénierie africaines, des transporteurs locaux ;

La mesure des transferts de technologie, notamment le nombre d’ingénieurs africains formés, le nombre d’apprentis embauchés, la création de centres de formation, notamment à la maintenance, ou encore de programmes de recherche ;

La transparence financière pour les grands projets (ports, aéroports, infrastructures électriques ou numériques), avec des informations précises sur le coût total, les garanties publiques, le risque de change, la durée de concession, les revenus attendus, les clauses de résiliation.

La protection des actifs stratégiques : les ports, aéroports, minerais, terres agricoles, réseaux énergétiques et infrastructures numériques possèdent une valeur stratégique qui dépasse leur valeur financière immédiate. Les décisions devraient donc prendre en compte les conditions de la propriété à terme de ces infrastructures nationales.

Autant de conditions qui peuvent s’appliquer à tout partenaire des nations africaines. Mais, en ce qui concerne la Turquie, c’est ce passage d’une relation d’infrastructure à une relation industrielle qui déterminera en grande partie la valeur stratégique de la présence turque pour l’Afrique au cours des prochaines décennies.

Directrice Afrique

Atlantic Council