Il fallait attendre que le brouillamini s’apaise, fût-ce provisoirement, pour tenter d’avoir une idée sur la rixe à laquelle nous assistons depuis quelques mois, et dont le Parlement, composé hélas de thuriféraires et de zélotes, constitue l’un des champs de bataille. L’élargissement de ceux-ci se poursuit avec célérité : Sonko a décidé de plaider sa réforme sur les «fonds secrets» lors du «Gamou». Il diabolisera outre mesure ces «fonds de la corruption et du clientélisme politique», fonds avec lesquels, grogne-t-il, le président de la République perpétue la tradition du «vol légal», auprès des marabouts. On notera, pour mobiliser une indignation, qu’un de ces marabouts a déclaré, non sans irresponsabilité et fallace, son adhésion au parti Pastef, menaçant ainsi notre «success story» dont parle D. Cruise O’Brien (1).

Il s’agit au départ, selon une certaine forge de la vérité, de renforcer la transparence, de permettre aux citoyens de savoir la manière dont les pouvoirs publics dépensent leur argent. C’est un principe fondamental de la démocratie sur lequel on ne peut pas épiloguer ; aussi devons-nous produire davantage des lois, par-delà celles qui existent déjà, en vertu desquelles les gouvernants seront obligés de sacraliser l’argent public. N’empêche : le président de l’Assemblée nationale et la transparence ne font pas bon ménage. Loin s’en faut. Le mythe de l’homme plus désintéressé et plus sobre qu’un anachorète, qui a montré toute son efficacité et sur lequel donc il a tablé depuis son intrusion dans notre démocratie pour se donner une légitimité quasi divine, ne résiste pas à l’évidence des faits : il a puisé à satiété dans les «fonds secrets» qu’il voue aux gémonies aujourd’hui, dans sa vie de Premier ministre ; cette dernière, on l’a vu, a été marquée par des dépenses faramineuses et des pérégrinations princières en catimini, qui ont courroucé à juste titre nos compatriotes ; il a fallu crier sur tous les toits pour «avoir» enfin une idée sur son patrimoine, en dépit de sa propension maladive à traiter tous ses ennemis -j’insiste sur le mot : ennemis- de voleurs et de corrompus. On comprendra aisément que Sonko n’est pas l’archétype de la vertu et de la sobriété, puisqu’il n’est ni vertueux ni sobre, et que ses réformes sur la transparence constituent en fait de nouvelles croisades contre l’institution présidentielle.

Apprivoiser la «puissance financière» du Président

Il est difficile de voir dans les réformes proposées par Sonko et ses parlementaires (ces fabricants de la loi qui ignorent tout de la loi, au point de passer leur temps à fabriquer des textes retoqués parce que médiocres, anticonstitutionnels, et sécables parce que parcellaires, injustes) une volonté de renforcer la transparence et les institutions. On ne peut pas sans doute échapper à cette évidence : la guerre, à laquelle il se livre avec le président de la République après son congédiement, va forcément influer sur l’action de l’Assemblée nationale. Les orientations législatives et politiques de cette dernière portent en elles, et en dépit de toutes les garanties auxquelles on a eu droit, le courroux et le désir de vengeance de Sonko (sentiments qui sont dans la ligne des politiques de la haine sur lesquelles se fonde son parti et par lesquelles il constitue sa communauté d’ennemis et son martyrologe) : un pouvoir l’a conjuré et il veut montrer à tout le monde qu’un autre pouvoir -auquel il a réussi à accéder par effraction, tel un hors-la-loi, conformément à sa pulsion insurrectionnelle- peut faire un travail de sape, de délégitimation. Aussi sommes-nous obligés la mort dans l’âme de raccorder le travail d’une institution aux lubies d’un homme. Qui en principe doit s’effacer derrière le stock de connaissances de l’institution. En clair : le lubieux qui dirige le Parlement doit être dompté par ce dernier.

Je m’agrippe donc à mes analyses précédentes : les lois sont taillées sur mesure pour démembrer l’institution présidentielle, pour compromettre l’avenir politique du Président Bassirou Diomaye Faye (encore faut-il se méfier de cette dichotomie que les deux camps veulent nous imposer, puisque l’Apr n’a pas dit son dernier mot, et elle pense déjà, et fort heureusement, à reconquérir le pouvoir : la «Reconquête», clame-t-elle). Puisque l’argent est le nerf de la guerre, et il s’agit sans doute d’une guerre avec le compagnon d’infortune, il faut contrôler les finances de ce dernier pour amoindrir sa capacité de nuisance. D’où la première mouture de la loi sur la déclaration de patrimoine du président de la République : l’amendement proposé par le gouvernement, qui est une idée géniale à laquelle Sonko et ses hiérarques ne s’attendaient pas, a obligé ces derniers à inclure le président de l’Assemblée nationale et le Premier ministre dans le texte. Aussi, si j’ose dire, toute la querelle pour le contrôle des «fonds secrets», querelle à laquelle le Conseil constitutionnel a mis fin pour l’instant, n’est-elle qu’une affaire d’argent et de pouvoir.

L’élection présidentielle de 2029 est hélas dans tous les esprits. Elle empoisonne notre présent. Car, selon les protagonistes, gouverner, c’est préparer la prochaine conquête du pouvoir, quitte à se lancer dans une guerre picrocholine, et surtout sans fin, pour la capture des ressources politiques, financières et symboliques. Au détriment des urgences, des conditions de vie des gueux. Or gouverner, comme l’a récemment écrit l’écrivain Hamidou Sall (cet homme de culture dont la parole est si rare, si précieuse), «c’est répondre de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui». Mieux encore : «La politique n’est pas l’art de préparer indéfiniment la prochaine élection, mais d’abord la charge du présent.»

Bayart conclut son texte sur la «revanche des sociétés africaines», texte en date de 1983 et que l’on retrouve dans l’ouvrage collectif Le Politique par le bas en Afrique noire auquel participent Achille Mbembe et Comi Toulabor, en pensant que les «foules anonymes» -auxquelles il attribue des qualités telles que le courage, la persévérance, l’humour, la sagesse politique- peuvent permettre au continent de tempérer la domination étatique (à savoir le renforcement de la «société civile», donc de la démocratie) et la dépendance internationale. Peut-être peut-on tropicaliser son analyse : seules nos «foules anonymes», que d’aucuns qualifient de majorité silencieuse, peuvent obliger les belligérants à faire enfin de la politique un «art qui prépare la charge du présent», par le truchement de l’élection et du choix dévastateur qu’elle impose.

Note

(1) Cette «success story», commente Bayart dans le texte déjà, «s’explique en grande partie par la force d’organisation et l’autonomie de l’islam confrérique, avec lequel l’Etat dut nouer des liens, sur la base d’une certaine réciprocité». C’est donc un compromis par lequel est né un «ensemble complexe et fondamentalement viable de dispositions politiques, désormais indéniablement intégrées dans une véritable culture politique nationale».

Par Baba DIENG