Le pouvoir turc a récemment décidé de traiter les pédérastes de Turc à Maure. Je voudrais analyser brièvement cette croisade en m’appuyant sur les quelques préceptes (et aussi sur quelques critiques, notamment celles que développe largement Eribon dans beaucoup de textes) du discours politique et culturel -la psychanalyse de Lacan- sur lequel se fonde la purge. Il s’agit de voir au-delà de la répression pour s’intéresser aux arguments qui participent à sa légitimation.
La répression dont sont victimes les invertis, quoique barbare et intolérable, peut être dépassée dans l’analyse. Cette dernière, comme je l’ai déjà dit, doit s’intéresser davantage aux arguments que le pouvoir turc a brandis et qui reprennent mot à mot la vulgate psychanalytique. L’opération «Ma famille est en sécurité», qui s’inscrit dans le cadre de la «Décennie de la famille et de la population» lancée pour la période 2026-2035, a pour but de prémunir les enfants contre les assauts de la pédérastie, la civilisation contre l’apocalypse que cette dernière représenterait, la natalité contre la dénatalité, la vie contre ce que la psychanalyse appelle la «pulsion de mort» ; et il s’agit par-dessus tout de permettre à la famille (cette institution totalisante et mutilante, à laquelle on ne peut pas échapper et par laquelle, hélas, nous subissons une dépossession existentielle) de ne pas «choir hors du temps intéressant», celui des préceptes de la religion et de la psychanalyse, de l’ordre social, comme dirait Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux.
Prémunir la famille contre les «pervers» : tel est l’enjeu fondamental selon le discours du pouvoir. Pour ce faire, il faut encourager les épousailles «normales» (Barthes dira, dans son Roland Barthes par Roland Barthes, que les épousailles sont le «plus imbécile des spectacles». Et il ne croyait pas si bien dire !) dans et par lesquelles naissent les rejetons ; ceux-là mêmes qui permettront à la population de se reproduire et de se perpétuer. Ce schème figé et hétéronormé et tyrannique, que les «manières de s’arranger» dans la vie sociale ont dépassé et auquel aucune politique sérieuse ne doit plus se référer, est dans la ligne du discours de la psychanalyse de Lacan. Comme l’a montré Eribon dans beaucoup de textes tels que De la subversion. Droit, norme et politique, Echapper à la psychanalyse, Ecrits sur la psychanalyse, Contre l’égalité et autres chroniques (un recueil de chroniques parues dans Têtu), ce «savoir» a pour but de légitimer et de perpétuer la triade Père-Mère-Enfant dans le cadre de l’institution familiale. Cette dernière, dans sa forme «naturelle», doit être construite par et pour le Père. Qui, écrit Lacan, «détient le phallus, le vrai, le pénis réel». Et qui permet à la famille d’être le fondement de la «société vertueuse». On voit clairement que le discours psychanalytique est superposable au discours religieux et conservateur du pouvoir turc et que, cela va de soi, ces deux formes de pouvoir et de fixation des possibilités peuvent s’intriquer.
La psychanalyse de Lacan -à laquelle le pouvoir turc se réfère sans doute pour légitimer sa barbarie- est une technologie de normalisation de la vie sociale (Foucault dira la même chose dans La Volonté de savoir, premier volume de son Histoire de la sexualité), et le concept de «complexe d’Œdipe», qui incarne cette construction sociale sur laquelle règne sans partage la «Loi-du-Père», en est le rouage principal. Toute la normalité dont il s’agit, ici, repose sur la constitution d’une famille dont la première valeur réside dans la fabrique de «l’imago paternelle» et dans, bien sûr, la différence des sexes («l’Autre, c’est l’autre sexe», écrit Lacan). Aussi la psychanalyse doit-elle prémunir le Père et toutes les «valeurs» qu’il incarne contre tous les mouvements de dévirilisation de la société tels que ceux portés par les hérésies sexuelles (Lacan dira, non sans violence, que les féministes sont des «femmes qui portent culotte» et qui veulent s’attaquer à la famille, à la société et au Père. On remarquera que, soit dit en passant, dans notre pays, les gardiens zélés de l’ordre social et les ennemis de la laïcité tiennent le même discours au sujet des féministes : «ce sont des femmes occidentalisées qui veulent détruire notre société et ses valeurs», répètent-ils à l’envi, tels des cabotins).
«Toute l’œuvre de Lacan est animée par le souci de maintenir le pouvoir du père, des pères dans la famille, et des hommes dans la société […]. Et toute l’œuvre de Lacan ne cessera, par la suite, de répéter cette idée, mais en plaçant la fonction paternelle hors d’atteinte des luttes et des transformations sociales qui, dans sa perception des années 1930, la menaçaient, puisqu’il lui donnera alors une place qui non seulement précède la culture, mais conditionne l’entrée dans la culture et l’accès au statut de sujet humain», peut-on lire dans «Pour un nouvel Anti- Œdipe», texte que l’on trouve dans De la subversion de Eribon. Il s’agit tout simplement de dire que la famille du Père, celle à laquelle aspire le pouvoir turc au point de fomenter cette croisade, est le grand souci théorique et pratique (car il ira même jusqu’à enseigner ce que l’on appellerait aujourd’hui les thérapies de conversion !) de Lacan. Dont l’effluve inspire dangereusement les ambitions répressives du Grand Turc.
Comme Lacan, ce dernier qualifie les invertis de «pervers» dans ses discours. Car, pense-t-il, on peut leur imputer la baisse de la natalité et l’anéantissement probable de la civilisation (sur quelle base si l’on sait que la Pma existe bel et bien ?). Dénatalité signifie apocalypse. Même rhétorique chez Lacan pour qui le pervers est celui dont le comportement –sexuel- échappe à la normalité, à savoir la procréation dite naturelle et la soumission à la figure du Père, et qui subvertit de ce fait la norme sur la base de laquelle la société doit être construite. Aussi le mot «pervers» -à partir duquel toutes les formes de violences peuvent être exercées sur les «dissidents»- a-t-il le même sens pour Lacan et pour l’autocrate (c’est un euphémisme !). Etrange coïncidence dont les conséquences sont mortelles.
Lacan est donc «allé» en Turquie pour enseigner son «savoir» mutilant et assujettissant qu’est la psychanalyse. Il faut l’éconduire hic et nunc, pour permettre à la pluralité des «manières de s’arranger» de s’épanouir. Car ce qu’il apporte n’est pas conforme à la vie réelle, et le danger réside dans le fait d’inclure son «apport» dans la normalité et le droit.
Baba DIENG
