Aujourd’hui, l’Arabie saoudite écrit une nouvelle page : diversification économique, jeunesse, technologie, puissance régionale. Mais derrière les chiffres et les alliances, une question philosophique demeure : sur quoi repose un pouvoir durable ? Machiavel y a répondu il y a cinq siècles, non pas en moraliste, mais en anatomiste de la politique.
Dans Le Prince, Machiavel consacre des pages décisives aux mercenaires et aux auxiliaires. Sa thèse est simple : une armée composée de soldats qui ne servent que pour l’argent n’est pas une armée, c’est une facture. Elle vous trahit en temps de paix, elle vous abandonne en temps de guerre. Elle n’a ni honneur, ni patrie, ni honte. Elle donne l’illusion de la force. Les auxiliaires, troupes empruntées à un autre prince, sont pires encore : si vous gagnez, vous devenez leur dépendant ; si vous perdez, vous êtes perdu. Machiavel en tire une leçon que tout stratège devrait méditer : les armes d’autrui ne vous conviennent jamais. Un Etat ne peut confier sa survie à ceux qui n’ont rien à perdre dans sa défaite.
La famille Médicis en sait quelque chose. Banquiers géniaux, mécènes fastueux, maîtres de Florence, ils ont cru que l’argent pouvait tout acheter : les artistes, les conseillers, les alliances, les votes. Ils ont connu l’exil, la conspiration, le retour par la force des armes étrangères. Leur histoire enseigne que la richesse achète des services, mais pas la fidélité ; qu’elle ne remplace ni la légitimité, ni l’armée citoyenne, ni l’amour du peuple. Machiavel, qui espérait voir l’Italie se refonder, savait que la fortune est instable. Ce qui résiste à la fortune, ce n’est pas l’or seul, c’est le courage, la compétence, l’institution, le savoir.
Il est à noter que Machiavel ne dit pas : «Soyez cruels.» Il dit : «Regardez le réel.» Il ne dit pas : «Méfiez-vous de tout le monde.» Il dit : «Ne dépendez pas de ceux qui ne dépendent pas de vous.» Il ne dit pas : «Achetez des mercenaires.» Il dit : «Formez des citoyens-soldats, des institutions solides, une armée nationale qui se bat pour sa terre, sa famille, son avenir.»
Diama BADIANE
Philosophe, sociologue et essayiste
