Le Sénégal cultive un exercice littéraire bien à lui : transformer un communiqué de la présidence de la République en bulletin trimestriel. Mon doyen Amadou Diouf, journaliste-consultant, s’y prête avec un titre qui sonne comme une distribution de prix : «Les bons points de Diomaye en trois mois !» Le point d’exclamation mérite à lui seul l’examen : voilà longtemps qu’un bulletin sénégalais n’avait affiché un tel enthousiasme de rentrée. Le dispositif n’a rien d’innocent. Items numérotés, sous-titre thématique («Coopération économique et financière»), matière soigneusement isolée du reste du programme : tout concourt à refermer le débat. C’est précisément cette clôture qu’il faut rouvrir.

Verdict de Diouf : quatre bons points et une avalanche de milliards annoncés en moins de trois mois. Mais le vrai sujet se loge dans l’écart entre les annonces extérieures et les résultats intérieurs. Reprenons l’inventaire, puis confrontons-le au bulletin de la maison.

Premier point : l’accord conclu le 1er septembre 2026 entre les autorités sénégalaises et le Fmi. Il pourrait fonder un programme de trente-six mois au titre de la Facilité élargie de crédit, pour environ 2, 2 milliards de dollars. Mais rien n’est acquis : l’accord reste soumis à l’approbation du Fmi, à des mesures correctrices et à des assurances de financement. La note diplomatique est bonne ; le financement demeure conditionnel.

Deuxième point : à Washington, le 14 septembre, le Président Diomaye a reçu une délégation de Cybastion conduite par son Pdg, Thierry Wandji. L’entreprise a annoncé la mobilisation d’environ 300 millions de dollars (plus de 170 milliards de francs Cfa) pour la cybersécurité, des centres de données, le transfert de technologies et le renforcement des compétences nationales. Des startups sénégalaises doivent être associées à leur mise en œuvre. Fort bien. Mais les éloges ne figurent sur aucun bordereau bancaire. Reste à savoir quelle part de ces millions quittera les communiqués pour entrer dans les chantiers.

Troisième point : Abou Dhabi. Le 16 septembre, Bassirou Diomaye Faye s’est entretenu avec Cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyan. Les deux parties ont retenu des orientations en vue de finaliser un nouveau partenariat économique couvrant les finances, les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la logistique et le numérique. L’inventaire est vaste, mais les montants et les instruments restent encore à préciser. Le chef de l’Etat a quitté Abou Dhabi le 17 septembre pour regagner Dakar, avec une feuille de route qu’il faudra désormais convertir en accords et décisions.

Quatrième point, encore à venir : Emmanuel Macron, le Président français, est attendu à Dakar les 30 et 31 octobre 2026, pour l’ouverture des Jeux Olympiques de la Jeunesse, prévue le 31 octobre ; le premier événement olympique organisé sur le continent africain. La diplomatie sénégalaise pourrait ainsi boucler le trimestre sur une parfaite image de carte postale : drapeaux, Flamme olympique et sourires protocolaires sous l’œil des caméras du monde entier.

Quatre bons points en moins de trois mois, donc -à condition de placer sur le même plan un accord de services, une intention d’investissement, un partenariat sectoriel et une visite annoncée. Or, ces éléments n’ont ni le même poids ni le même degré de réalité. C’est là que commence le véritable bulletin.

Niveau réel de la copie

Une mise au point s’impose, faute de quoi le tableau d’honneur de Amadou Diouf ressemble à un relevé de notes rédigé par l’élève lui-même. Ces quatre éléments n’ont ni le même poids ni le même degré d’aboutissement. L’accord avec le Fmi est daté et chiffré, mais reste soumis à plusieurs conditions avant l’examen du Conseil d’administration. Cybastion annonce environ 300 millions de dollars sans calendrier public de décaissement ; le partenariat émirati décline des secteurs plutôt que des montants ; la visite de Emmanuel Macron est annoncée pour les 30 et 31 octobre, mais ses résultats restent à venir. Rien d’anormal : la diplomatie économique avance souvent par intentions avant de produire des actes. Mais confondre promesse et versement mérite une note en marge : «peut mieux faire sur la vérification des faits».

Six jours avant l’annonce de Cybastion à Washington, le 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô présentait sa Déclaration de politique générale devant une Assemblée nationale dominée par Pastef, mais traversée par les tensions au sommet de l’Etat. Là, aucun tableau d’honneur : une dette du secteur public consolidé évaluée à environ 132% du Pib à la fin de 2024, la vie chère, le chômage des jeunes et des urgences sociales empilées comme des copies en souffrance. La presse a résumé la scène d’une formule acérée : «L’épreuve du miroir Sonko.» Le nouveau chef du gouvernement rendait sa copie sous le regard de son prédécesseur, désormais président de cette même Assemblée.

Le contraste saute aux yeux. A l’extérieur, les chancelleries applaudissent et les industriels promettent de sortir le chéquier. A l’intérieur, l’Hémicycle compte les points. La Déclaration de politique générale revendique les «sept ruptures» du prédécesseur tout en reconnaissant, chiffres à l’appui, ce que le discours précédent préférait taire. L’élève rassure ses correspondants étrangers ; le conseil de classe national, lui, s’inquiète du niveau réel de la copie.

Le bulletin de Amadou Diouf passe pourtant sous silence une ironie majeure. Ce trimestre de «bons points» diplomatiques et financiers s’ouvre quelques semaines après le départ de Ousmane Sonko de la Primature, acté le 22 mai 2026. Celui qui, en 2022 et 2023, dénonçait sans relâche la restructuration de la dette et la tutelle du Fmi, préside désormais l’Assemblée nationale. Dans la Déclaration de politique générale de son successeur, il est cité, loué, remercié. Mais Lô ne s’est pas empêché de pointer de façon très diplomatique, les errements de la gouvernance de Sonko. Tel un totem que l’on continue d’honorer pendant que la doctrine change à bas bruit. Le déplacement doctrinal est difficile à masquer. L’accord avec le Fmi, la tournée de Washington et l’escale de Abou Dhabi inscrivent l’action gouvernementale dans une ligne multilatérale et orthodoxe, loin du souverainisme béat affiché par l’ancien Premier ministre. Plus discipliné, moins tribunicien, l’ancien cadre de la Bceao préserve la loyauté rhétorique envers Sonko tout en infléchissant, dans les faits, la doctrine économique défendue jusque-là.

Convertir ces ouvertures en liquidités

Amadou Diouf a raison sur un point : les partenaires internationaux distribuent bien des bonnes notes à Diomaye Faye, et le nier serait malhonnête. Mais ce bulletin compte deux pages que l’on se garde d’agrafer ensemble. La première exhibe les tournées, les milliards annoncés et la Flamme olympique. La seconde, moins photogénique, aligne une Déclaration de politique générale sous tension, une dette du secteur public consolidé estimée à 132% du Pib fin 2024 et une majorité Pastef traversée par les tensions au sommet de l’Etat. La question est désormais brutale : les 300 millions de dollars annoncés par Cybastion, les 2, 2 milliards liés à l’accord avec le Fmi et la venue de Emmanuel Macron changeront-ils quelque chose au quotidien des Sénégalais confrontés à la vie chère ? Le vrai test ne se joue pas dans les chancelleries, mais dans la capacité de l’Etat à convertir ces ouvertures en liquidités, en investissements et en perspectives pour les entreprises nationales.

Dans un Etat étranglé par les contraintes budgétaires, tandis que plusieurs entreprises privées jouent leur survie, l’inflexion ne peut rester diplomatique ni déclarative. En réunissant à Dakar, le jeudi 17 septembre 2026, plus de quinze représentants du secteur privé national autour d’une feuille de route commune, le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Lô a voulu dépasser le protocole. C’est-à-dire placer l’entreprise au cœur de «Sénégal 2050» et faire du redressement du tissu économique la traduction concrète des ouvertures obtenues à l’étranger. Six directives traduisent ce cap : rétablir un dialogue permanent entre l’Etat, les administrations et le patronat ; améliorer le climat des affaires en publiant les textes du Code des investissements et en fluidifiant les opérations douanières et portuaires ; orienter les investissements vers les territoires, l’industrie et les filières ; lancer des projets catalytiques ; apurer la dette intérieure à partir de fin octobre ; et soutenir les entreprises en difficulté.

Le calendrier d’apurement de la dette due aux entreprises est sans doute le signal le plus attendu par le monde des affaires. Les entreprises publiques sont aussi invitées à renforcer leurs fonds propres par l’ouverture du capital ou l’introduction en bourse, afin d’accéder à des financements de plus grande ampleur.

Cette concertation intervient à un moment charnière : le tissu productif manque cruellement de liquidités. Les retards de paiement de l’Etat assèchent la trésorerie des Pme-Pmi, freinent leurs investissements et accroissent les risques de défaillance. En annonçant le début de l’apurement pour fin octobre, le gouvernement prend un engagement susceptible de restaurer la confiance. A une condition : que le calendrier quitte, lui aussi, le registre des promesses.

Sadio Mané, un visage concret

Face aux tensions budgétaires, l’Etat ne peut plus financer seul les investissements nécessaires à la croissance. En plaçant l’initiative privée au cœur du référentiel «Sénégal 2050», le gouvernement appelle les capitaux nationaux à prendre le relais. L’invitation faite aux entreprises de renforcer leur capitalisation et de se regrouper pour présenter des manifestations d’intérêt sur des projets catalytiques marque un changement de paradigme : le patronat local est sommé d’atteindre la maturité financière des investisseurs étrangers.

L’annonce de Sadio Mané donne un visage concret à cette ambition. A Bambali, dans la région de Sédhiou, son projet «SM10 Agro» représente un investissement annoncé de 11, 7 milliards de francs Cfa. Implanté sur 500 hectares et consacré à la production et à la transformation de la mangue, le parc doit poser sa première pierre aujourd’hui, le 19 septembre 2026. Selon ses promoteurs et une note attribuée à l’Apix, il vise une capacité de 8500 tonnes par an et plus de 1000 emplois directs. Quatre unités sont annoncées : traitement pour l’exportation, purée, beurre et séchage. Le projet associe ainsi des fonds, un territoire, une filière et un calendrier. L’exemple est puissant, mais devra faire la preuve de son exécution.

L’accélération des procédures au Port autonome de Dakar, la révision de l’application des codes douanier et fiscal, ainsi que le recul du «secret administratif», touchent directement au nerf de la guerre : les coûts des entreprises. En période de crise, la bureaucratie agit comme une taxe invisible. Lever ces blocages offrirait une mesure de relance presque sans coût budgétaire direct pour l’Etat.

Le groupe de travail entre l’Etat et le secteur privé, comme le dialogue proposé avec le Parlement, doit éviter que les réformes ne s’enlisent dans le labyrinthe des décisions. Les investisseurs réclament d’abord une règle du jeu lisible, stable et appliquée. «SM10 Agro» de Sadio Mané fournira un test grandeur nature : passer de la première pierre à la production, puis des emplois annoncés aux emplois créés. A défaut, le volontarisme affiché ne serait qu’une promesse supplémentaire dans un pays qui en a déjà beaucoup entendu. Le verdict ne se lira plus dans les discours mais dans les résultats mesurables. C’est à cette aune (celle de l’exécution, non de l’annonce) que se jugera le véritable bulletin économique du Sénégal.

Par Bachir FOFANA