La laideur n’est pas l’absence de beauté, mais son envers nécessaire, la fissure par où la lumière entre. Elle nous arrache au confort des apparences pour nous forcer à regarder plus loin que la surface. Ce qui est laid dérange d’abord, puis interroge, et c’est dans cette interrogation que naît la pensée. La laideur nous réveille parce qu’elle porte en elle la trace du temps, de la lutte et du réel.
Dans une cicatrice, dans une ruine, dans un visage marqué, il y a une histoire que le poli n’a jamais su raconter. Les philosophes l’ont compris. Hegel voyait dans le négatif le moteur même du devenir : sans laideur, point de prise de conscience, pas de dépassement. Nietzche aimait ce qui était «trop humain», ce qui saignait, parce que c’est là que la vie s’avoue vraie. La beauté de la laideur, c’est donc cette forme de sincérité brutale, cette forme qui ne ment pas, qui ne se maquille pas pour plaire. En acceptant la laideur du monde, nous cessons de le fuir et nous commençons à l’aimer (à l’apprécier telle une dulcinée, une nymphe, une fée) avec tout ce qu’il a d’inachevé. Ainsi, la beauté de la laideur est celle d’une vérité qui refuse le fard : elle est laide aux yeux, mais profonde à l’âme.
La beauté quant à elle, s’impose sans profondeur, devient un piège qui détourne ou fait détourner le regard du réel. Elle séduit si vite qu’elle empêche de penser, et ce qui empêche de cogiter finit toujours par appauvrir. Une beauté trop parfaite efface les aspérités de la vie parce qu’elle aiguise les envies et attise l’espoir. Pourtant, sans aspérités de la vie, il n’y a plus de prise pour l’âme. Cette beauté devient alors simple décor, une vitrine trompeuse, un fade produit à consommer et non plus un mystère à habiter. Les réflexions de Platon mettaient déjà en garde : «L’éclat du sensible peut nous détourner de l’idée, nous enfermer dans l’ombre.» En effet, la beauté de façade ment par omission, elle cache la fatigue, l’injustice, la ruine qu’elle recouvre. Cette laideur dans la beauté fabrique du désir, mais jamais du sens : un monde nourri de désir sans sens se consume inexorablement de l’intérieur. La beauté devient laide quand elle sert uniquement de masque au pouvoir boulimique, à l’abus de pouvoir, au mensonge, à l’indifférence. Baudelaire lâchait une fois : «Il y a dans toute beauté quelque chose d’un peu inhumain.» La laideur de la beauté est donc celle d’un éclat vide : elle brille aux yeux, mais elle appauvrit le cœur.
Depuis un certain temps, dans Ndumbélaan, il existe une politique qui ne bâtit que des ruines qu’elle décore et qui se pare de justice pour mieux assassiner le juste. Elle vend l’espoir au poids de l’or et rachète le silence avec des miettes pendant que le manipulateur parle pour t’amuser, pour t’user, pour te berner et non pour toi. Le zélateur (sur lequel s’appuie cette politique indécente) ne sert pas le peuple mais l’idole qui le nourrit, et tous les deux, ils ont fait de la tribune une scène et du citoyen, un figurant. Leur art consiste à faire de la laideur un spectacle et du spectacle une vérité, en montrant la misère pour cacher les coffres. Les tenants actuels du pouvoir ont promis des ponts et ils construisent depuis des murs entre les cœurs, car la beauté de leur discours n’est que grimage, un barbouillage sur la laideur de leurs actes au quotidien. La laideur de leur pouvoir est un masque de fer sur la beauté qu’ils ont méthodiquement volé au peuple, distribuant des rêves à crédit et encaissant la réalité en liquide. Ils parlent de souveraineté tout en hypothéquant l’avenir, évoquent le peuple quand ils veulent et l’oublient quand ils doivent. Ils fabriquent des ennemis pour éviter de rendre des comptes et leur loyauté ne dépasse jamais le jour de la fin des privilèges consubstantiels aux parures et dorures du pouvoir. Ils changent de camp comme de chemise et appellent cela stratégie, mesurant l’intelligence d’une Nation à sa seule capacité d’applaudir. Ils confondent gouvernance et propagande, service public et service personnel, transforment la loi en élastique et la morale en option. Les compromis lâches et honteux deviennent de simples et bénignes compromissions ; ce qui est vil maquillage est appelé réformes ; les salaces calculs politiciens sont nommés courage ; la soumission est baptisée unité. Ils tiennent le pouvoir parce qu’ils ont compris que la peur est plus rentable que la raison, que la division coûte moins que la justice, et que l’ignorance est un électorat maniable et docile. Ils sèment le doute, la colère et la fatigue pour récolter pouvoir, impunité et abstention. Ndumbélaan, est-il aujourd’hui sous le joug de la colère de Roog Seen°, de Maam MBoose, de Maan Kumba Bang, ou de Lëg Daawur ? Platon n’avait-il pas déjà averti en ces termes : «L’un des châtiments du refus de participer (ici de mal participer) à la politique, est de se retrouver gouverné par des gens inférieurs.» ? Nous sommes gouvernés par ceux qui ont lu Machiavel (le but justifie les moyens) et qui nous sont inférieurs en éthique mais largement supérieurs en ruses. Ils ont fait (au quotidien) de la politique une masse de mensonges, de contre-vérités, de calomnies, de délations, d’évasions, de folies, de haine et de schizophrénie, et puis, ils en ont écrit (chacun en ce qui lui plaît) un manuel qu’ils appellent d’un titre de best-seller. Des livres, où ils nommèrent mal les choses (du Peuple et de la Nation) pour uniquement ajouter au malheur du monde : ils y renomment la corruption en mécénat et la trahison en réalisme. Ils disent combattre des monstres (les prédécesseurs) sans jamais prendre garde de ne pas devenir des démons eux-mêmes. Fourbes sans scrupules, ils nous demandent des applaudissements ; tyrans jusqu’au bout du doigt, ils nous ordonnent de les laisser sous l’ombre de leurs lois et avec les couleurs de leur justice. Nos vies rapetissées agrandissent davantage leurs privilèges : rongoňu baadoola mooy siim cereey buur !
Ils vendent la Nation par mètre carré et appellent cela investissement, hypothèquent les écoles et les universités, et financent sans états d’âme des palais et des résidences les pieds dans l’eau ; ils ferment délibérément les yeux sur les hôpitaux-mouroirs pour ouvrir des agences de communication ; ce sont eux qui taxent le pain, l’eau et l’électricité en exonérant le luxe, l’orgueil ; ils sont toujours ces mêmes monstres-cannibales qui criminalisent la critique et décorent la flatterie, car leur seul projet est de durer, et leur seule doctrine, de conserver le pouvoir. Trompeurs, ils parlent de jeunesse pour des selfies et de femmes pour des quotas, d’agriculture en mangeant importé et d’industrie avec des costumes commandés à Paris.
Ne les a-t-on vus organiser (à chaque occasion) des concertations pour enterrer les revendications sociales et des commissions pour diluer les responsabilités ? Nommer des amis au nom de la loyauté et écarter les compétents au nom de la compétence (sic) constituent leur viatique. Pour passer le temps, la croissance est mesurée en milliards et la dignité du Peuple en centimes. Chez eux ou avec eux, le peuple est immature, ingrat et divisé, ce qui justifie respectivement leur tutelle, leur mépris et leur règne. Nos décideurs ont depuis fait de la démocratie une vitrine derrière laquelle on compte l’argent, confondant l’Etat et leur parti, le Trésor public et leur caisse domestique. Bref, pour ngii moom°, la politique est un marché où la conscience est soldée, et la République une boutique où la vérité est en en rupture de stock. Ndax nakk, intérêt général égale intérêt clan, mandat mooy° propriété.
Ils partiront un jour du pouvoir (seul le pouvoir divin est éternel), mais ne faut-il pas avoir peur de l’héritage qu’ils lègueront à la postérité ? Ne sera-t-il pas fait de générations qui ne lisent pas, qui ne croient pas, qui abhorrent leurs racines, qui haïssent leur monde et ne font que s’excuser ?
Il est temps de déchirer le vernis et de nommer la laideur par son nom, sans euphémisme ni complaisances. Servir n’est pas régner et représenter n’a jamais été posséder. Un pouvoir sans contrôle devient une entreprise privée et une démocratie sans citoyens lucides, une coquille vide. Tant que nous applaudirons la simple beauté des discours, nous payerons très cher par la cruauté de la laideur des conséquences. «Kuy wax rekk du jëf, te kuy jëf du wax.»
Amadou FALL
Inspecteur de l’enseignement à la retraite à Guinguinéo