Si on regarde de près d’où vient le mot «corruption», on comprend tout de suite qu’on ne parle pas d’une simple peccadille. Il vient du latin corrumpere, qui signifie tout bonnement «détruire», «altérer» ou «pervertir». Autrement dit, c’est une rouille lente qui ronge les fondations mêmes de notre vivre-ensemble.

Ce poison insidieux ne se contente pas de fragiliser les institutions ou de gripper la machine publique : il sape surtout ce ciment invisible sans lequel aucune société ne tient debout, la confiance du citoyen. Et le pire, c’est qu’il s’insinue partout, s’adaptant à tous les milieux. Chez nous, au Sénégal, il suffit de prendre la route pour s’en rendre compte. Entre les tracasseries des contrôles inopinés et les arrangements en douce entre usagers pressés et agents de la circulation, le bitume est devenu le théâtre quotidien de cette petite compromission qui finit par pourrir tout le système.

Le billet de mille francs glissé au creux d’une main gantée, un échange de regards fuyants à travers la vitre baissée d’un taxi, et la contravention s’évapore aussi vite qu’elle est apparue. Sur nos routes, cette chorégraphie est devenue d’une banalité affligeante. On repart en souriant, soulagé d’avoir «arrangé ça», comme si l’on venait de négocier une botte de carottes au marché.

Sauf que ce n’est pas du persil. C’est l’Etat de Droit qu’on émiette, morceau par morceau, au bord du goudron.

Qu’on ne se méprenne pas : les chiffres ont beau vanter des efforts de dématérialisation et une perception en hausse de la lutte contre la corruption dans les sphères administratives, le goudron, lui, a sa propre grammaire. Les plateformes numériques ont beau multiplier les barrières virtuelles, elles s’arrêtent là où commence le système D. La technologie peut bien fermer la porte principale, tant que la corruption reste une commodité, d’autres cherchent toujours la fenêtre ouverte.

Le piège serait de pointer du doigt un seul coupable. Dire que «l’Etat est complice» relève de la facilité, tout comme faire porter toute la responsabilité sur les Forces de l’ordre. La vérité, c’est que cette corruption-là se danse à deux. C’est le gendarme ou le policier qui cède à la tentation du pourboire, mais c’est aussi l’usager -vous, moi- qui dégaine le premier le portefeuille pour s’éviter l’interminable tracasserie d’un passage au Tribunal ou d’une amende officielle. On crie au scandale le matin sur les réseaux sociaux, et l’on cherche un «arrangement» l’après-midi, dès que les clignotants de la patrouille s’allument dans le rétroviseur. Nos indignations ont parfois la mémoire courte quand elles menacent notre propre confort.

Mais le drame dépasse la simple question morale ou l’économie informelle des petites tracasseries. Sur la route, négocier une infraction, ce n’est pas seulement marchander de l’argent : c’est jouer aux dés avec des vies humaines. La règle de circulation n’est pas là pour renflouer les caisses d’un ministère ou pour le plaisir d’embêter le chauffeur ; elle est le dernier rempart contre le chaos. Laisser rouler un véhicule aveugle, un car rapide délabré ou un conducteur hors-la-loi simplement parce qu’un billet a changé de main, c’est signer un permis de tuer en kit.

Le plus insidieux dans tout cela n’est même plus la faute elle-même, c’est l’anesthésie générale qui l’accompagne. Quand la compromission devient la norme, elle s’installe dans nos paysages comme un meuble de famille dont on a fini par oublier la laideur. La technologie ne suffira pas à nettoyer nos routes. Il faudra bien plus que des portails web et des discours incantatoires : il faudra que l’Etat durcisse le ton de l’exemplarité, que les agents relèvent le front et, surtout, que nous acceptions, en tant que citoyens, de payer le prix fort de la légalité plutôt que la petite monnaie de notre compromission. Car à force de vouloir tout négocier au bord de la route, on finira par y perdre ce qu’il nous reste de République.

Serigne Saliou Mbacké FAYE

Juriste en Droit public- Ugb