Alors que les négociations mondiales sur la régulation de la pêche entrent dans une phase décisive, une vaste étude continentale publiée en septembre 2026, à l’occasion du Sommet de la pêche artisanale et du Cofi 37 qui se tient à Rome, dresse un diagnostic alarmant sur le secteur. Conduite par les chercheurs Hamady Diop, Patrice Brehmer et le leader associatif Gaoussou Guèye, cette note de politique démontre que l’Accord de l’Organisation mondiale du commerce (Omc) sur les subventions à la pêche représente une opportunité historique, à condition que l’Afrique impose un cadre strict face à la concurrence industrielle et protège sa pêche à petite échelle.
Alioune Badara CISS (Correspondant) – Le secteur de la pêche constitue un pilier socio-économique indispensable pour le continent africain, générant plus de 24 milliards de dollars par an, soit environ 1, 26% du Produit intérieur brut (Pib) africain. Cette activité assure l’emploi direct de 12, 3 millions de personnes et soutient les moyens d’existence de 11% de la population du continent. En 2022, l’Afrique a produit 13, 1 millions de tonnes de produits aquatiques, représentant 6% du total mondial, une ressource vitale qui fournit plus de la moitié des protéines animales consommées dans plusieurs pays. La pêche artisanale se trouve au cœur de cette dynamique, alimentant directement les marchés locaux et assurant la sécurité alimentaire continentale.
Pourtant, malgré sa contribution essentielle à l’économie et à l’alimentation, la pêche artisanale souffre d’un déséquilibre budgétaire criant à l’échelle internationale. Elle ne capte qu’environ 16% des subventions mondiales accordées à la pêche, tandis que près de 90% des subventions accroissant la capacité de capture sont engloutis par les flottes industrielles. Cette distorsion alimente une surcapacité et une surpêche agressives, fragilisant les communautés côtières africaines face aux grands navires commerciaux.
Une radiographie terrain sans appel
Issue d’une consultation menée auprès de 37 organisations de pêche réparties dans 25 pays et les 5 régions de l’Union africaine, l’étude montre que la pêche artisanale souffre d’un manque de soutien public plutôt que d’une sur-subvention. 25 des 37 organisations consultées, soit un taux de 68%, déclarent ne bénéficier d’aucun soutien public au carburant ou au fonctionnement, ou seulement d’un soutien partiel et inconstant. Ce manque d’appui survient dans un contexte d’extrême vulnérabilité : 36 des 37 organisations, soit 97%, signalent des incursions illégales répétées de navires industriels ou étrangers dans les zones exclusivement réservées à la pêche artisanale.
L’économie des sorties en mer est dramatiquement asphyxiée par les dépenses énergétiques. Le carburant constitue le premier poste de charge des pêcheurs, absorbant une médiane de 50% des coûts d’exploitation. Dans certaines zones, cette charge devient insoutenable, grimpant à 70% au Togo et en Guinée, dépassant 70% en Mauritanie et atteignant jusqu’à 95% pour les longues marées sur la côte ouest de l’Afrique du Sud. Des associations au Bénin, en Gambie, au Liberia, en République démocratique du Congo, en Guinée et à Madagascar soulignent ainsi un vide total de soutien public, laissant les acteurs locaux supporter seuls l’explosion des coûts.
Les femmes, premières victimes post-capture
Les femmes constituent la colonne vertébrale des activités post-capture en Afrique, assurant la transformation, le séchage, le fumage, la commercialisation et la distribution locale du poisson. Elles représentent environ 62% de la main-d’œuvre du secteur post-capture. Cependant, l’absence de soutien et la rareté de la ressource se répercutent immédiatement sur l’ensemble de la chaîne de valeur locale. Lorsque les coûts élevés du carburant et les incursions industrielles réduisent les sorties et les débarquements, les transformatrices et commerçantes reçoivent beaucoup moins de poisson, et à des prix nettement plus élevés. Cette crise engendre une chute directe du fonds de roulement, une érosion des marges professionnelles et une dégradation des revenus des ménages. C’est pourquoi 32 des 37 organisations (86%) anticipent de très lourdes répercussions sur les femmes, menaçant l’équilibre social des communautés littorales et la distribution alimentaire locale
Fish I et Fish II : calendrier et enjeux des négociations Omc
L’Accord de l’Organisation mondiale du commerce sur les subventions à la pêche s’articule autour de deux volets stratégiques majeurs dont le calendrier conditionne l’avenir du secteur maritime africain. Adopté en juin 2022 lors de la 12e Conférence ministérielle de l’Omc à Genève, le premier volet, communément appelé Fish I, est entré en vigueur le 15 septembre 2025. Cette première étape historique pose l’interdiction formelle des subventions accordées à la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, tout en ciblant les aides destinées à l’exploitation des stocks déjà surexploités et à la pêche en haute mer non réglementée. Son opérationnalisation a été immédiatement marquée par l’activation du Comité des subventions et l’ouverture du Fonds de l’Omc pour la pêche, un dispositif de soutien technique destiné à aider les pays en développement et les pays les moins avancés à mettre en œuvre leurs obligations.
Le second volet des négociations, désigné sous le nom de Fish II, s’attaque quant à lui au cœur du problème économique en visant la suppression des subventions qui entretiennent la surcapacité des flottes et la surpêche globale. Lors de la 14e Conférence ministérielle tenue à Yaoundé en mars 2026, le Groupe africain a réaffirmé une position ferme : la conclusion de Fish II doit impérativement s’appuyer sur le projet de texte de négociation de novembre 2024, tout en intégrant des clauses strictes de Traitement spécial et différencié.
Pour préparer la reprise décisive des discussions multilatérales en 2027, un cycle de trois sessions intensives intitulées «Semaines de la pêche» est programmé entre septembre et décembre 2026. L’ensemble de ce cadre juridique reste soumis à l’article 12 de l’accord, une clause d’extinction fixée au 15 septembre 2029 qui impose d’établir des règles définitives sous peine d’une caducité globale du texte.
L’un des points cruciaux de ces négociations concerne la clause de minimis, qui exempte de certaines disciplines les pays dont la capture annuelle ne dépasse pas 0, 8% du volume mondial. L’analyse détaillée de la production montre que la quasi-totalité des nations africaines se situe bien en deçà de ce seuil critique. A l’exception du Maroc, qui concentre 1, 75% des captures mondiales, et de la Mauritanie, qui en représente 1, 06%, des pays comme l’Angola, le Sénégal ou l’Afrique du Sud affichent chacun des volumes proches de 0, 6% et demeurent ainsi protégés par ce mécanisme. Pour la Mauritanie, son statut officiel de pays le moins avancé lui offre une marge de manœuvre supplémentaire dans le cadre des négociations sur la durée des périodes de transition, garantissant ainsi la préservation des intérêts des nations côtières vulnérables face aux exigences du commerce international.
Les 5 exigences prioritaires de la pêche artisanale
Face aux pressions économiques, climatiques et industrielles qui pèsent sur les littoraux, les trente-sept organisations de pêcheurs consultées à travers le continent ont formalisé cinq exigences fondamentales pour guider la position diplomatique des Etats africains. La première priorité réside dans la préservation d’une marge de manœuvre politique totale. Il s’agit d’obtenir, au titre du Traitement spécial et différencié inscrit à l’article B.4, des exemptions permanentes, claires et juridiquement blindées qui garantissent le droit souverain des gouvernements à soutenir la pêche artisanale et à petite échelle sans risquer de sanctions commerciales.
La deuxième exigence appelle à une distinction stricte entre les aides légitimes aux communautés et les subventions toxiques accordées à la grande industrie. Les acteurs du secteur demandent l’instauration d’un «test de la fonction économique» permettant de protéger les soutiens publics indispensables aux moyens d’existence des pêcheurs locaux, tout en disciplinant sévèrement les mécanismes financiers des grandes puissances maritimes qui alimentent la surcapacité et l’effort de pêche excessif dans les eaux africaines.
Les troisième et quatrième priorités s’articulent autour du développement des infrastructures et de la protection de la chaîne de valeur locale. Les communautés côtières réclament que les fonds publics soient prioritairement réorientés vers la modernisation des débarcadères, la sécurisation des pirogues en mer et l’installation d’équipements de conservation par le froid. Cette orientation est jugée indissociable de la défense de l’économie post-capture, portée en majorité par les femmes transformatrices et commerçantes dont le travail dépend directement d’un approvisionnement continu, stable et financièrement accessible en poisson frais.
Enfin, la cinquième exigence porte sur le renforcement sans concession des capacités de suivi, contrôle et surveillance des zones maritimes. Les organisations professionnelles exigent que les gouvernements mobilisent des ressources financières et techniques accrues pour patrouiller efficacement dans leurs eaux territoriales. Cette mesure est indispensable pour éradiquer définitivement la pêche illicite et faire respecter l’interdiction d’accès des navires industriels étrangers aux zones de pêche exclusives réservées par la loi aux acteurs artisanaux.
Un programme de travail de 18 mois pour passer de la théorie à l’action
Afin d’inscrire ces revendications dans la réalité institutionnelle et diplomatique, l’étude propose une feuille de route opérationnelle s’étalant du deuxième semestre 2026 à la fin de l’année 2027. La première étape, prévue entre juillet et septembre 2026, est consacrée à un alignement politique rigoureux au sein de chaque Etat. Elle impose de créer un cadre de concertation permanent réunissant les ministères du Commerce et des Pêches, et les représentants de la pêche artisanale, afin d’éliminer les cloisonnements administratifs et d’élaborer des positions nationales parfaitement cohérentes.
La deuxième phase, qui s’étend de septembre à décembre 2026, vise à consolider le front diplomatique africain en vue des rendez-vous internationaux. Durant cette période qui coïncide avec les «Semaines de la pêche» de l’Omc, les négociateurs continentaux devront harmoniser leur langage juridique et verrouiller des lignes rouges collectives inexpugnables concernant le Traitement spécial et différencié. En parallèle, avant la fin de l’année 2026, chaque gouvernement devra achever la revue complète de ses programmes publics de soutien et finaliser l’inventaire rigoureux de ses subventions afin de transmettre des notifications transparentes et conformes aux exigences de l’Omc.
L’année 2027 marquera le passage aux réalisations concrètes et au déploiement des investissements. Dès le premier trimestre, les Etats africains devront soumettre des dossiers structurés et éligibles auprès du Fonds de l’Omc pour la pêche. Ces requêtes financières viseront à obtenir les ressources indispensables pour acquérir des équipements de surveillance maritime, moderniser la chaîne du froid sur les sites de débarquement et mener des évaluations scientifiques rigoureuses des stocks halieutiques locaux.
Tout au long du reste de l’année 2027, le programme entrera dans sa phase d’exécution opérationnelle. Pendant que les diplomates défendront fermement les catégories de soutien exemptées lors de la reprise des négociations sur le texte Fish II, les ministères sectoriels et les communautés littorales déploieront sur le terrain des initiatives-pilotes de surveillance participative. Ce processus combiné permettra d’assurer une protection effective des zones réservées à la pêche artisanale et de garantir la viabilité économique de millions de familles dépendantes des ressources halieutiques.
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