Dix jours après le limogeage de Ousmane Sonko et huit jours après la désignation de Al Aminou Lô au poste de Premier ministre, la fumée blanche se fait toujours attendre, car le Sénégal attend toujours son équipe gouvernementale. Derrière ce retard inédit, un bras de fer feutré mais féroce entre le nouveau Premier ministre et un parti Pastef ultra majoritaire à l’Assemblée, bien décidé à imposer ses conditions. Un retard inédit qui met en lumière les tractations féroces et les équilibres précaires au sein d’une majorité présidentielle dominée par un parti Pastef désormais hégémonique à l’Assemblée nationale.

Les jours passent, les ru­meurs enflent, et les ministères attendent. Depuis plus d’une semaine, le Sénégal vit une transition en apesanteur. Pour­quoi tant de lenteur alors que l’urgence sociale et économique commande l’action ? La réponse tient en six lettres : Pastef.

Le temps politique n’est définitivement pas celui des horloges. Dix jours. C’est le temps qui s’est écoulé depuis que le président de la République a mis fin aux fonctions de M. Ousmane Sonko. Et voilà déjà huit jours que Al Aminou Lô, haut fonctionnaire respecté et profil technocratique par excellence, a été nommé à la Primature avec pour mission de former un attelage de combat. Depuis ? Rien, ou presque. Pur produit des institutions financières, il est choisi pour rassurer les partenaires internationaux, et rationaliser et rassurer l’action publique.

Le palais de la République est le théâtre d’un ballet incessant, mais les portes du Conseil des ministres restent désespérément closes. Pour les observateurs, cette lenteur inhabituelle cache un immense casse-tête politique. Ce n’est plus seulement une question de casting individuel, c’est une reconstruction profonde des équilibres du pouvoir qui se joue en coulisse.

Le «facteur Pastef» et la réalité parlementaire

La clé de ce blocage réside en grande partie à l’Assemblée nationale. Fort de sa majorité absolue et de sa dynamique victorieuse, Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) entend bien dicter le tempo et le contenu de la nouvelle transition. «Pastef est désormais le cœur battant de la majorité à l’Assemblée. Il est impensable pour eux de valider un gouvernement où ils n’auraient pas la haute main sur les ministères de souveraineté et les portefeuilles économiques stratégiques», confie une source proche des négociations. Sonko et Pastef avaient prévenu : ils n’étaient pas associés à la formation du gouvernement.

En plus du contrôle de l’Hémicycle, Pastef s’est arrogé un droit de veto sur la composition du Pouvoir exécutif. Et c’est précisément là que le bât blesse. A quels postes ? Porté par une base exigeante, qui estime que la légitimité des urnes lui donne le droit de piloter les ministères clés, le parti est dans un tournant.

Cette hégémonie à l’As­semblée crée d’inévitables frictions. Al Aminou Lô, venu de la haute finance et perçu comme un profil de consensus et d’efficacité technique, doit composer avec les exigences d’un parti politique qui veut voir sa légitimité populaire et parlementaire se traduire concrètement au sein de l’Exécutif. Comment concilier la rigueur technocratique voulue par le chef de l’Etat et l’impératif politique d’un parti Pastef conquérant ? C’est tout le dilemme qui paralyse la nomination des ministres.

Pendant que les états-majors politiques négocient chaque strapontin, le pays, lui, tourne au ralenti. Les dossiers économiques urgents s’accumulent sur les bureaux des ministres sortants, qui ne font plus qu’expédier les affaires courantes. Dans la rue et au sein de la Société civile, l’incompréhension commence à poindre. Huit jours pour accoucher d’un gouvernement après la nomination d’un Premier ministre, le délai commence à paraître long pour une transition qui se voulait de rupture et d’action.

Le Premier ministre Al Aminou Lô joue sa première grande carte politique. Sa capacité à présenter, dans les prochaines heures, une équipe qui satisfasse à la fois les exigences de rupture de Pastef et les impératifs de stabilité de l’Etat sera le premier véritable test de son autorité. Une chose est sûre : le curseur entre technocratie et politique pure n’a jamais été aussi difficile à placer. Le président de la République, arbitre suprême de ce vaudeville politique, va devoir trancher rapidement.