Ces réflexions me sont venues sur mon lit de malade. Des courbatures, des douleurs un peu partout, une fatigue qui rendait difficiles les gestes les plus ordinaires. Chaque soir, je me couchais avec l’espoir de retrouver, le lendemain, un peu de ma forme et mes habitudes. Mais le soulagement ne durait pas. Dès que l’effet des médicaments s’estompait, je retrouvais les mêmes sensations. Cette grippe était têtue.

A force, j’ai pensé au paludisme. J’en ai eu plusieurs fois dans ma vie. Le souvenir des injections est revenu, puis celui des personnes qui en étaient mortes. J’ai eu peur. Savoir que la mort est notre seule certitude ne m’empêche ni de la craindre ni d’être triste lorsque j’y pense.

Un matin, je suis allée me faire consulter au Poste de santé de Pikine Darou Khoudoss, chez Mme Sougou. Ma belle-sœur avait pris un numéro pour moi. L’ironie, c’est qu’il fallait pousser à consulter celle qui, ancienne agente de santé communautaire, recommande toujours aux autres de le faire. Le test de dépistage du paludisme était négatif. Alhamdoulilah. Je suis rentrée avec un traitement et ce soulagement.

Mais pendant ces jours passés à la maison, ma tête, elle, ne restait pas au repos. Je dormais dans la journée et cherchais le sommeil la nuit. Je pensais à tout et à rien. Certaines situations me revenaient, parfois anciennes, parfois plus récentes. Je les revoyais autrement, maintenant que je n’étais plus occupée à les vivre.

Et au milieu de la nuit, il m’arrivait de me dire : «Wey, quelle naïveté, quand même !» Je ne me le disais pas avec colère. Je reconnaissais simplement quelque chose de moi.

Quand je dis que je suis naïve, il arrive qu’on ne me croie pas. On me prête une intelligence qui devrait, semble-t-il, m’épargner certaines erreurs de jugement. Comme si ma capacité à réfléchir, à analyser une situation ou à défendre une idée devait me permettre de toujours savoir à qui j’ai affaire.

Pourtant, je ne cherche pas à me diminuer en disant cela. Je parle d’une part de moi que je connais. Je ne suis pas naïve dans tous les domaines, ni avec tout le monde. Mais il m’arrive d’entrer dans une relation, de rejoindre un projet, de m’engager auprès de personnes sans envisager ce qui, plus tard, me paraîtra évident. Sur le moment, je ne vois rien. Je fais avec ce que je ressens et ce que je crois comprendre. Et, souvent, je raisonne à partir d’une conviction que je ne prends même pas le temps de formuler : à ma place, l’autre ferait pareil.

C’est cette évidence-là que j’interroge aujourd’hui.

Je crois cependant que nous faisons porter au mot «naïveté» beaucoup de choses qui ne lui appartiennent pas forcément. Faire confiance n’est pas nécessairement être naïve. Donner de son temps, être généreuse, choisir la solidarité ne le sont pas davantage. Une confiance déçue ne prouve pas, à elle seule, qu’elle était absurde au départ. Je ne voudrais pas finir par appeler naïveté tout ce qui, dans une relation, n’a pas été précédé d’un calcul.

Dans mes engagements, ce qui a toujours compté pour moi, c’est une vision, la confiance accordée à des personnes, à un projet ou à une idée. Je peux y consacrer du temps, de l’énergie, des moyens, parce que je crois à ce qui se construit. L’argent n’a jamais été ce qui me faisait rester dans une relation, une initiative ou un mouvement, ni ce qui me faisait partir.

Mais je découvre parfois que cette manière de m’engager s’accompagne d’une supposition : je crois que l’autre donne à mes gestes le sens que je leur donne. Que la solidarité reçue lui parle comme elle me parlerait. Que nous n’avons pas besoin de tout nous dire pour savoir ce que nous nous devons en matière de considération.

Puis certains comportements viennent fissurer cette conviction. Je découvre de la méfiance là où je ne pensais pas devoir me justifier. Je me sens tenue à distance de ce que j’ai contribué à faire grandir. Ou je constate que, lorsque des moyens et de la reconnaissance deviennent disponibles, les personnes présentes au commencement peuvent être facilement oubliées.

Je me disais que je n’attendais rien. Vraiment rien. Et si une attente s’était construite malgré moi, elle l’avait fait à mon insu. Peut-être fallait-il cette déception pour que j’en découvre l’existence.

Je n’avais pas fait de mes gestes une avance à rembourser. Mais je ne pensais pas non plus qu’ils pourraient devenir sans importance. Peut-être avais-je tenu pour évident qu’il en resterait quelque chose dans le lien : une attention, une conversation, la conscience d’un chemin parcouru ensemble. Quelque chose que je ne pensais pas à demander, tant cela me semblait faire partie de la relation elle-même.

Et mon intelligence, dans tout cela ? Elle est bien là lorsque je réfléchis à ce qui s’est passé. Je suis capable de comprendre les intérêts, les contradictions, les rapports de pouvoir. Il m’arrive même de les voir assez clairement dans des situations auxquelles je ne suis pas personnellement mêlée. Mais cette capacité ne m’accompagne pas toujours de la même manière lorsque je suis engagée, attachée, convaincue.

Je peux être rationnelle et irrationnelle. Je le sais sans en éprouver de déception envers moi-même. Et je ne peux pas en vouloir aux autres de toujours me prendre au sérieux, de supposer que mes décisions ont déjà été passées au crible d’un examen rationnel. Mais je me demande si cette confiance dans mon jugement ne laisse pas parfois mes évidences trop tranquilles. Pourquoi ne pas m’interroger, me contredire, me réveiller de mes «sommeils dogmatiques», pour emprunter cette expression à la philosophie ? Etre capable de réfléchir ne signifie pas que j’ai déjà tout interrogé, surtout ce qui me paraît aller de soi.

Je pourrais donc apprendre à ne plus supposer cette ressemblance. Laisser les faits et les actes me renseigner sur l’autre. Accepter de ne pas savoir tout de suite ce qui nous rapproche réellement.

Mais je ne suis pas certaine que cet apprentissage serait sans effet sur ma façon d’agir. Car il m’arrive précisément de donner avec spontanéité parce que je ne doute pas de cette disposition partagée. Ce n’est pas que j’attends qu’on me rende mon geste. C’est que je crois agir dans une relation où ce geste serait possible dans les deux sens. Si je commence à m’interroger là où, auparavant, je m’élançais, mon geste sera-t-il encore le même ? Est-ce que je donnerai autant ? Est-ce que j’oserai commencer certaines relations ?

Je tiens à cette possibilité d’aller vers quelqu’un sans lui faire porter le poids de mes expériences précédentes. Je tiens à l’espoir avec lequel je commence, à la sincérité de mes engagements. Je voudrais pouvoir reconnaître mes erreurs sans avoir à considérer comme une erreur toute ma manière d’être.

Il a fallu que mon corps s’arrête pour que je prenne le temps de revenir sur tout cela. Je ne sais pas encore ce que je garderai de cette naïveté, ni ce que l’expérience modifiera malgré moi. Je sais seulement que je ne souhaite pas que chacune de mes déceptions devienne une raison de me fermer.

La prochaine fois que je croirai à une personne ou à un projet, cette question sera peut-être présente. J’ignore quelle place elle prendra. J’espère qu’elle me laissera encore celle d’y aller.

Par Fatou Warkha SAMBE