Ce qui se déroule aujourd’hui à l’Assemblée nationale doit interpeller tous les démocrates sénégalais.
Le Parlement devrait être, par excellence, le lieu du débat contradictoire, du contrôle de l’action publique et de l’expression de toutes les sensibilités de la Nation. Or, les tensions récurrentes au sein de l’Hémicycle, les controverses relatives au Règlement intérieur et les restrictions de parole dénoncées par plusieurs députés de l’opposition suscitent une préoccupation légitime : celle de voir la force de la majorité se substituer progressivement à la force du débat démocratique.
Pastef dispose d’une importante majorité parlementaire. C’est le choix exprimé par les électeurs, et celui-ci doit être respecté.
Mais une majorité, aussi considérable soit-elle, ne saurait disposer de tous les droits.
Elle peut voter. Elle peut décider. Elle peut mettre en œuvre le programme pour lequel elle a reçu mandat.
Elle ne peut, en revanche, considérer l’Assemblée nationale comme sa propriété, ni l’opposition comme une présence qu’elle serait libre de tolérer à sa convenance.
Les députés de l’opposition tiennent leur mandat du Peuple sénégalais, au même titre que ceux de la majorité.
Une opposition minoritaire en nombre ne doit jamais devenir une opposition mineure en droits.
Le courage de Thierno Alassane Sall mérite d’être salué.
Il faut le rappeler : depuis toujours, et particulièrement sous le régime de Macky Sall, ses positions ont été cohérentes et dignes d’un véritable républicain.
C’est pourquoi je tiens à saluer tout particulièrement le courage et la détermination de Thierno Alassane Sall au sein de l’Hémicycle.
L’on peut partager ou ne pas partager l’ensemble de ses positions. Mais lorsqu’un député se lève pour rappeler que sa parole procède de son mandat, lorsqu’il refuse que les sujets qui dérangent soient soustraits au débat et lorsqu’il défend les prérogatives de la représentation nationale face à une majorité écrasante, il défend une cause qui dépasse sa propre personne : il défend le Parlement.
Son attitude mérite d’autant plus d’être relevée qu’elle s’inscrit dans un rapport de force profondément déséquilibré.
Je tiens également à saluer ma Dédé, la présidente Aïssata Tall Sall, Abdou Mbow, Pape Djibril Fall, Tafsir Thioye, Moussa Amady Sarr, Anta Babacar Ngom, ainsi que l’ensemble des députés de l’opposition qui, malgré leur infériorité numérique, continuent d’interroger, de contester et d’exercer leur mission de contrôle.
Une opposition minoritaire en nombre ne doit jamais devenir une opposition mineure en droits.
D’ailleurs, il n’est pas exagéré de dire que l’opposition minoritaire que nous avons au Parlement est aujourd’hui majoritaire dans les cœurs et les esprits, au regard de la masse critique de citoyens trahis et déçus par ceux qui exercent le pouvoir. Autrement dit, une minorité parlementaire peut parfaitement devenir majoritaire dans l’opinion publique.
Les fonds spéciaux doivent pouvoir être débattus.
La controverse actuelle autour des fonds spéciaux en constitue une parfaite illustration.
Il s’agit de deniers publics. Leur régime, leur destination, leur justification et les modalités de leur contrôle constituent, à ce titre, des questions légitimes pour la Représentation nationale.
Certaines dépenses peuvent naturellement requérir la confidentialité pour des raisons tenant à la sécurité, à la défense ou au renseignement.
Mais le secret nécessaire à l’Etat ne saurait se confondre avec l’absence de responsabilité devant l’Etat.
L’argent public demeure l’argent public.
Et précisément parce que certains sujets sont sensibles, le Parlement doit pouvoir les examiner plutôt que les éluder.
Une crise institutionnelle dans un contexte économique difficile
Cette crispation institutionnelle est d’autant plus préoccupante qu’elle intervient dans un contexte économique et social difficile.
Nos finances publiques sont fortement contraintes. L’endettement réduit les marges de manœuvre de l’Etat. Le pouvoir d’achat préoccupe les familles. Les entreprises ont besoin de confiance. Et les jeunes attendent des emplois et des perspectives.
Le Sénégal ne peut donc se permettre d’ajouter une fragilisation de ses institutions à ses difficultés économiques et sociales.
Nous avons besoin d’un Parlement fort, d’une majorité responsable et d’une opposition pleinement respectée dans l’exercice de ses droits.
J’en appelle aux consciences républicaines.
J’en appelle donc aux citoyens conscients des enjeux, à la Société civile, aux juristes, aux universitaires, aux intellectuels, aux médias et à toutes les Forces vives de la Nation.
J’en appelle également à tous les partis d’opposition soucieux de l’avenir du Sénégal.
Nos divergences politiques ne doivent jamais nous empêcher de nous retrouver lorsqu’il s’agit de défendre l’essentiel : la République, l’Etat de Droit, le respect des institutions, les droits de l’opposition et la liberté du débat parlementaire.
Aujourd’hui, Pastef est majoritaire. Demain, une autre formation le sera.
C’est précisément pour cette raison que les règles doivent être défendues indépendamment de celui qui détient momentanément le pouvoir.
Aux députés de l’opposition qui poursuivent ce combat, je veux dire simplement : tenez bon. Continuez à parler, à questionner et à contrôler.
Votre combat ne concerne pas seulement l’opposition.
Lorsque la parole d’un député est affaiblie dans l’Hémicycle, c’est une part de la voix du Peuple sénégalais que l’on affaiblit.
Et lorsqu’il s’agit de préserver la démocratie et la République, aucune majorité, aussi écrasante soit-elle, ne doit pouvoir imposer le silence.
Abdoulaye WILANE
Porte-parole du Parti Socialiste