Mardi 13 octobre 2026, ouverture de la session ordinaire unique. Avant d’avoir examiné le moindre texte, Ousmane Sonko, qui préside l’Assemblée, annonce cinq nouvelles commissions d’enquête : les blocs pétroliers et gaziers de Saint-Louis et Kayar, le plan décennal contre les inondations, les fonds spéciaux de la Primature, du Hcct et du Cese sur 2012-2026, les programmes financés par Banco Santander (environ 227 milliards de F Cfa) et les données de santé de l’accord signé avec les Etats-Unis. S’y ajoutent les six commissions créées en août dernier. Onze commissions en deux mois : le nouveau sport national de l’Hémicycle passe en championnat. On n’enquête plus, on produit du contenu. Et c’est exactement ce qui risque d’enterrer la 15e Législature si Pastef continue de prendre le prétoire pour un plateau de télé-réalité.
Le scénario n’a pas varié depuis décembre 2024, date d’installation de la nouvelle Assemblée nationale, et il se déroule en trois actes. Acte 1, une annonce choc : «Nous allons créer une commission d’enquête sur…», remplissez le blanc. Acte 2, l’installation théâtrale : les caméras sont convoquées avant les témoins, on fait jurer les membres, on soigne les plans de coupe. Acte 3, le vide : combien de ces commissions ont rendu un rapport public, motivé, exploitable ? Posez la question dans les couloirs, vous aurez droit à un silence très studieux. L’image, elle, n’a jamais pris de retard. Aly Ngouille Ndiaye, ancien ministre, n’y va pas par quatre chemins pour parler de «commissions pour rien». En 1967, Guy Debord nous prévenait de La Société du spectacle à sa manière : «On ne gouverne plus le réel, on gouverne son image.» Ce qu’il ignorait, c’est qu’on le traduirait un jour en format vertical au Sénégal.
Le problème n’est donc pas l’existence des commissions d’enquête, mais la qualité de leur méthode et la traçabilité de leurs résultats. Pour juger cette législature, trois critères suffisent : des convocations juridiquement solides, des investigations appuyées sur des pièces vérifiables et des rapports publics transmis, chaque fois que nécessaire, à la Justice.
En effet, une commission qui convoque un témoin sous les projecteurs, le fait juger sur YouTube et condamner sur TikTok avant que le moindre procureur n’ait ouvert un dossier, fabrique un cadeau. Le premier avocat venu plaidera : «Mon client a déjà été lynché par l’Assemblée, le procès n’est pas équitable.» Et il aura de bonnes chances d’être entendu. Car à force de vouloir faire tomber les puissants en direct, on leur offre l’impunité en différé.
Prenons le dossier qui ressemble le plus à une enquête dans le grand théâtre parlementaire qui se joue sous nos yeux. Devant la commission sur «Un étudiant, un ordinateur», deux agents du programme racontent qu’un bon de livraison de 2000 ordinateurs attribué à Oumou Group leur est parvenu le 11 novembre 2024 par le chauffeur du responsable du programme : un seul exemplaire, sans date, avec la mention 2023. Ils disent avoir signé et daté sous pression, et affirment n’avoir jamais reçu de machines de ce fournisseur. On a vu des scénarios de série B plus subtils.
La Directrice générale, Fatou Seck, répond : 20 000 ordinateurs à 250 000 F Cfa l’unité, soit 5 milliards, livrés les 18 janvier et 16 février 2024 avec procès-verbaux de réception ; 4, 5 milliards payés en neuf versements pour 18 000 machines ; les «2000 ordinateurs» ne seraient que la traduction administrative de 500 millions encore dus. Elle ajoute avoir obtenu une avance bancaire de 80% sur cette créance, sur la foi d’une attestation de non-paiement émise par un responsable du ministère de l’Enseignement supérieur. L’Etat atteste, la banque avance, le contribuable règle : le circuit est limpide, reste à savoir s’il est régulier.
Ce qui demeure constant, c’est qu’entre le récit des deux agents du ministère et celui de Mme Seck, l’un est forcément faux. Et le pays a le droit de savoir lequel. Un bon marqué 2023 pour des livraisons de 2024 : quelqu’un, quelque part, a un problème avec le calendrier. La réponse est peut-être dans les registres de la Douane, les relevés du Trésor, les écritures bancaires. Cela demande de lire. La commission, elle, a surtout appris à écouter.
Le duel à la place de l’interrogatoire
Autre commission, même mécanique de la politique spectacle. Entendu le 12 octobre sur le patrimoine bâti de l’Etat, l’ancien Directeur général de l’Agpbe avait annoncé qu’il viendrait, rendre compte étant, selon lui, un devoir. Les députés l’interrogeaient sur la légalité des baux, l’absence de décrets d’approbation, la Cité Fayçal, Dak Tower, les villas des Mamelles. Ils ont eu un match : rappels au règlement, «censure» et «partialité» lancés en l’air, un témoin qui refuse d’être interrompu et répète qu’il vient de son plein gré comme on brandit un certificat de bonne conduite, des députés qui coupent pour l’empêcher d’éluder, méthode d’interrogatoire aussi efficace que la pêche à la dynamite.
A l’audition, on ne réclame pas un certificat d’honorabilité, on réclame un numéro de décret. Ces baux devaient-ils être approuvés, oui ou non ? Selon la presse, les échanges se sont achevés en queue de poisson. Le public a retenu un duel. Les baux attendent toujours qu’on leur applique le code et le bon décret.
La confrontation entre Fofana et la commission a-t-elle confirmé les craintes de certaines personnes convoquées ? Toujours est-il que la suite est plus instructive encore. Les anciens dignitaires ont tiré la leçon du plateau : mieux vaut ne pas y monter. Cheikh Oumar Anne, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, aujourd’hui député et maire de Ndioum, a ouvert le bal par une lettre du 12 octobre : le comportement de Guy Marius Sagna lors de l’installation de la 14e Législature en 2022 ; une «stigmatisation sélective» de l’ancienne administration ; un contrôle qui devrait aussi viser la majorité ; la documentation à éplucher d’abord ; un «procès en sorcellerie». Cinq arguments, zéro réponse sur un seul marché. Sa «stigmatisation sélective» se fragilise d’ailleurs quand les fonds spéciaux annoncés mardi couvrent 2012-2026, donc l’ère Pastef aussi, pourvu que la commission aille jusqu’au bout et qu’entre-temps la dissolution du Parlement n’intervienne pas.
Puis sont venus les ministres Abdoulaye Daouda Diallo et Moussa Baldé. Le premier, convoqué le 15 octobre sur le fonds de garantie du programme, a écrit depuis Boké Dialloubé qu’une convocation par WhatsApp, avec date et heure imposées, ne traduit pas la courtoisie institutionnelle, et que l’objet de l’audition manque de précision. Le second, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et président du Conseil départemental de Kolda, convoqué le 16, invoque l’article 53 du Règlement intérieur, qui exige des «faits déterminés» : sa convocation, reçue le 8 octobre, n’identifierait ni les marchés, ni les décisions, ni les actes visés, et la commission devrait demander les pièces aux administrations qui les détiennent. Selon l’ancien ministre Daouda Ngom, six ministres, en fonction ou anciens, auraient décliné. Le journaliste Madiambal Diagne affirme de son côté que des officiers de l’Armée, de la police et de la gendarmerie n’ont pas répondu, et cite le Colonel Saboury Ndiaye, ancien patron de la Dscos. Demander à un officier d’être à la fois discret et filmé, c’est une consigne contradictoire.
Le vrai contrôle, ou le travail que personne ne filme
Soyons lucides. Sur la forme, ces refus ont l’insolence d’avoir raison : une convocation par WhatsApp, un objet flou, des pièces réclamées à qui n’en a plus la garde, ce sont trois fautes de métier qu’un contrôle sérieux ne commet pas. La commission a fourni elle-même le dossier de la défense et a donné le bâton pour se faire battre. Sur le fond, c’est autre chose : un ancien ministre de tutelle ne choisit ni son heure ni son jury, et l’on ne répond pas à une question en écrivant au président de la commission. En juillet 2025, le Conseil constitutionnel a censuré l’alinéa 2 de l’article 56 du Règlement intérieur, qui permettait de requérir la force armée pour imposer la comparution. La majorité avait construit une machine à convoquer, les juges lui ont retiré le moteur. Pas de contrainte, pas de sanction automatique, seulement la saisine du procureur en cas d’infraction. Le boycott coûte cher en image, rien en Droit.
Au milieu de ce défilé de lettres, un ancien ministre de l’Enseignement supérieur a choisi l’autre voie. Dans une note intitulée «Convocation parlementaire : je réponds présent», Daouda Ngom annonce qu’il se présentera ce vendredi 16 octobre à 14h 30, au nom de la transparence, de la redevabilité et du respect des institutions, et rappelle que la reddition des comptes n’est pas une option. Ne le sacrons pas héros : venir est la moindre des choses. Mais il prouve qu’on peut contester la méthode et venir quand même. S’il tombe sur un tribunal populaire, le prochain qui hésite aura trouvé son excuse.
Dès lors, le contrôle parlementaire, le vrai, c’est une question écrite qui oblige un ministre à répondre avec des chiffres dans le délai fixé par le règlement. C’est une commission des finances qui bloque un budget pour demander plus de précisions ou des réaffectations de crédits au ministre des Finances. C’est un rapporteur qui lit les 300 pages d’un contrat pétrolier et en tire trois anomalies techniques. C’est aussi une convocation qui dit quels marchés, quelles décisions, quels actes, et des pièces demandées à ceux qui les détiennent.
Le contrôle parlementaire, c’est d’abord respecter ce que prévoit le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale en termes de Questions au gouvernement tous les trois mois (depuis sa nomination il y a 4 mois, Alhaminou Lô ne s’est pas prêté à cet exercice), 2 questions orales et 4 questions d’actualité au moins par mois.
On n’éclaire pas, on éblouit
Message à Pastef, avec la plus grande affection : les Sénégalais ont sanctionné une Assemblée godillot qui validait tout sans enquêter. Si vous la remplacez par une Assemblée qui enquête sur tout, convoque par WhatsApp et se fait snober en retour, vous rejouez la même pièce avec une autre distribution. Et le jour où l’on vous reprochera de choisir vos cibles avant d’avoir lu vos dossiers, vous aurez vous-mêmes fourni la plaidoirie de la défense.
La commission d’enquête est devenue l’arme de distraction massive par excellence de Ousmane Sonko et Pastef depuis qu’ils ont compris que leurs talents dans la légistique est proche du niveau zéro, avec leur énième revers reçu du Conseil constitutionnel ce 15 octobre 2026. On l’ouvre pour qu’on cesse de parler du reste, particulièrement des révélations gênantes de Madiambal Diagne sur Ousmane Sonko. Le débat sur la vie chère vous gêne ? Une commission sur les contrats de l’ancien régime. Celui sur l’électricité ? Une autre commission, avec une autre conférence de presse. La polémique remplace la réponse, parce qu’elle fait des vues, tandis que défendre le Peuple demande un travail de l’ombre.
Reste un test, que l’Assemblée a elle-même fixé : la loi organique, rappelée par Ousmane Sonko le 10 août, laisse six mois à chaque commission pour déposer son rapport. Les premières échéances tombent début 2027, si entre temps il n’y a pas de dissolution après le 2 décembre. On comptera alors les rapports publiés, chiffrés, motivés, transmis à la Justice, et aussi le nombre d’anciens ministres venus répondre. Les clips, on les laissera de côté. Le citoyen, lui, ne demande qu’une chose : savoir où est passé l’argent, pas qui a eu le dernier mot.
On n’éclaire pas. On éblouit.
Par Bachir FOFANA

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